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L'AFRIQUE EN CRÉATIONS

Lille et sa région célèbrent l'an 2000 en accueillant des créateurs de toute l'Afrique et de toutes disciplines jusqu'au mois de décembre. La musique tient une place de choix dans ce programme éclectique et foisonnant, avec une quinzaine de spectacles, des stages, des résidences d'artistes. C'est Youssou N'Dour et l'Orchestre national de Lille, dirigés par Jean-Claude Casadesus, qui donnaient le coup d'envoi de cette manifestation mise en oeuvre par l'Association française d'action artistique (Afaa).

par François Bensignor Le programme proposé depuis la mi-septembre à Lille par L'Afrique en créations peut se lire comme un voyage à la rencontre des talents les plus appréciés de l'Afrique contemporaine. Réunissant Youssou N'Dour, le Pan African Orchestra du Ghana et l'Orchestre national de Lille sous la direction de Jean-Claude Casadesus, le concert d'ouverture marquait symboliquement une reconnaissance des musiques africaines au rang des répertoires classiques. Du griot au rappeur, on aura pu applaudir quelques stars, mais surtout goûter la qualité des spectacles de musiciens et de chanteurs encore peu habitués aux circuits des tournées européennes. L'Afrique francophone était particulièrement bien représentée au cours du mois d'octobre, notamment avec l'afro-jazz franco-guinéen du groupe Nakodjé, la magie peule

Abdoulaye Diabaté. © Catherine Millet

des virtuoses nigériens du groupe Mamar Kassey, la belle voix bluesy du Malien Boubacar Traoré, ou encore les contrastes tradi-modernes ou sahel-forêt de la Malienne Rokia Traoré et du groupe camerounais Patengué. L'association Africa Fête a investi la salle de l'Aéronef pour cinq soirées. Un premier grand bal africain était animé par les personnalités marquantes du Béninois Stan Tohon et du groupe jazzy sénégalais DieufDieul. L'autre sera l'occasion

d'expérimenter la fabuleuse énergie du chanteur de "m'balax fusion" dakarois Alioune Mbaye Nder (dont c'est un des rares concerts en France) et le "bikoutsi rock" des déjà célèbres Têtes brûlées du Cameroun. Trois jours de festival hip-hop ont aussi permis de réunir la vague montante de la scène rap ouest-africaine (Guinée, Ghana, Sénégal, Mali) et les jeunes groupes de la région lilloise, sous l'égide des grands frères sénégalais Positive Black Soul.

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Y. N'D. : C'est surtout une impression d'espace. C'est vrai qu'on laisse de côté les rythmes

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qui sont les bases de nos compositions, mais après on sent qu'on a beaucoup plus d'espace. C'est une autre respiration, qui donne de nouvelles possibilités à la voix.

Lamontville. © Arthur Bozas.

H&M : Parmi les instruments de l'orchestre symphonique, y soirée en ouverture du programme de L'Afrique en créations et une nouvelle aventure dans le parcours de l'enfant chéri de Dakar. H&M : Comment est né ce projet artistique avec l'Orchestre national de Lille ? Youssou N'Dour : Il y a six ans, Jean-Claude Casadesus m'avait dit qu'il aimait mes chansons et qu'il souhaitait qu'on les interprète avec son orchestre. Ça m'intéressait beaucoup, parce que j'aime bien que mes chansons partent dans différentes directions. On a eu l'occasion de travailler ensemble il y a cinq ans. Pour moi, c'était génial. Cette fois, l'occasion est d'autant plus belle que c'est toute une saison consacrée à l'Afrique qui démarre ici à Lille et qui sera relayée un peu partout en Europe. H&M : Tu termines ta chanson H&M : Quel effet ça te fait d'être entouré d'un grand orchestre symphonique ? New Africa par ces mots que chantait aussi Bob Marley : "Africa unite"... H&M : Pensais-tu qu'un jour Birima, une chanson que tu as écrite il y a très longtemps, pourrait sonner comme ça, avec un grand orchestre ? Y. N'D. : Birima, non. Peut-être plus un morceau comme Xalé, mais Birima est une chanson qui a sa complexité traditionnelle, quelque chose d'assez difficile, en dehors des normes universelles. Je suis assez impressionné que des musiciens classiques parviennent à l'interpréter. en a-t-il un que tu affectionnes particulièrement ? Y. N'D. : J'adore la harpe, parce qu'elle est proche de la kora. J'ai travaillé avec Alan Stivell et j'ai été très impressionné par cet instrument qui a beaucoup de choses à dire. C'est magnifique de le retrouver dans l'Orchestre national de Lille.

Deux nuits seront consacrées à deux pays non francophones, l'Afrique du Sud et le Cap-Vert. À découvrir, la diversité de la création sud-africaine avec le groupe Lamontville, Madala Kunene, Noma Shizolo, Shiyani Ngcobo ; et deux des voix qui marquent actuellement la scène capverdienne internationale : Maria Alice et Tito Paris. Enfin, il ne faudra pas rater la fameuse nuit de Noël mandingue, initiée par le festival Africolor, qui viendra clôturer le programme de L'Afrique en créations avec un délicieux plateau d'artistes maliens : Abdoulaye Diabaté, Moriba Koïta, Mali Dambé Foly, Issa Bagayogo, Mamou Sidibé et d'autres.

MUSIQUES

YOUSSOU N'DOUR EN VERSION SYMPHONIQUE

Avant son concert à Bercy, Youssou N'Dour enchantait le public de l'Orchestre national de Lille, à l'invitation de son chef JeanClaude Casadesus. Une belle

Y. N'D. : Oui, je rêve !... L'Afrique est un continent riche en différences culturelles. Et dans cette chanson, je rêve de voir toutes ces différences culturelles unies dans une Afrique qui serait comme un pays, où les différences d'idées seraient une force extraordinaire. H&M : Est-ce que tu t'impliques toujours autant en faveur de l'annulation de la dette des pays africains ? Y. N'D. : Oui. Mais maintenant, il faut moins en parler, il faut le faire ! Tous les problèmes qu'il y a aujourd'hui autour des pays sous-développés sont liés à la dette et non à des problèmes naturels. L'annulation de la dette permettra peut-être à l'Afrique de repartir et fera peut-être que les jeunes pourront rester chez eux. Avec internet, c'est la première fois qu'on a la possibilité de rester chez soi tout en étant connecté avec le monde. Je pense que c'est très intéressant. H&M : Aurais-tu des projets sur internet ? Y. N'D. : Oui. J'ai un projet qui permettrait à beaucoup de gens de créer une communauté pour proposer des choses, donner leur avis, faire de la musique... Je pense que c'est fait pour nous ! Pour l'instant, on a le souci de mettre techniquement les choses en place. Au Sénégal et en Afrique, il y a eu beaucoup

d'avancées dans le domaine technologique, au niveau des câbles, etc. Maintenant, nous travaillons sur des projets qui nous permettront de mettre sur internet beaucoup de contenus musicaux et autres. En fait, on est dans un processus de mise en place et j'espère que d'ici l'année prochaine, nous serons vraiment prêts pour utiliser internet à 100 %. H&M : Où en sont ton label de disques, Jolloli, et ta radio ? Y. N'D. : Ça marche bien. La radio passe de la musique qui vient d'ailleurs, parce que je pense

qu'autant les Africains donnent, autant ils doivent aussi recevoir. Avec Jolloli, on a fait beaucoup de choses sur le plan local. Sur le plan international, nous avons sorti Cheikh Lô et, récemment, une compilation de rap avec quatorze groupes qui symbolisent la scène hip hop sénégalaise. Nous avons beaucoup de projets. Les gens sont vraiment intéressés au niveau local et c'est ce que nous voulions. H&M : On dit que tu envisages aussi de monter une télé privée. Qu'en est-il réellement ?

MUSIQUES N° 1228 - Novembre-décembre 2000 - 111

Youssou N'Dour. © Sony Music.

Y. N'D. : Je fais partie d'un groupe de presse avec des potes. On peut avoir une télévision,

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tout son univers musical. Les arrangements que nous avons faits pour grand orchestre symphonique permettent une rencontre avec sa musique, notre style et le sien... C'est quelque chose qu'il faut éprouver, ressentir, et je crois que ça fonctionne bien. H&M : Y a-t-il un souvenir particulier que vous gardez de la première rencontre avec Youssou N'Dour ? J.-C. C. : Oui, c'était à Gorée, en 1986. Je présentais un énorme concert pour commémorer le dixième anniversaire des massacres de Soweto (441 Noirs tués par la police). J'ai rejoué des percussions avec Youssou. Il y avait aussi Jacques Higelin et un grand nombre de musiciens. C'est un souvenir très fort... Plus récemment, j'ai aussi entendu Youssou à l'Aéronef de Lille et nous avons joué ensemble pour le vingtième anniversaire de mon orchestre. Ces rencontres ont toujours été extrêmement riches et festives. H&M : Que vous procure cette rencontre entre votre orchestre symphonique et la musique africaine ? J.-C. C. : La musique transmet des vibrations parfois extrêmes, parfois très douces, parfois dionysiaques, parfois élégiaques... C'est une rencontre extrême-

ment riche et qui me gratifie comme musicien. J'en tire le sentiment que de bons musiciens se retrouvent toujours. Simplement, il faut travailler une autre forme d'approche. La musique africaine a un style plus ludique, plus naturel, plus improvisé, plus rebondissant. Il n'y a pas le texte qu'il faut lire absolument, avec le chef d'orchestre qui donne toutes les indications, il y a une écoute beaucoup plus grande, un peu comme dans la musique de chambre occidentale, où l'on se passe un relais musical d'un musicien à un autre en écoutant ce que font les différents pupitres. C'est une musique extraordinairement vivante, qui bouge tout le temps, qui donne envie de danser, de se mettre en mouvement. Une musique organique, qui apporte beaucoup aux musiciens classiques. Je crois que le son de l'orchestre classique apporte aussi beaucoup à la musique africaine et que chacun peut s'enrichir de ses différences. C'était le but de cette rencontre. H&M : Avec votre orchestre, vous explorez tous les univers de la musique, jazz, chanson, musiques du monde... Vous êtes le contraire d'un classique engoncé dans son classicisme. Comment décririez-vous votre démarche ?

parce qu'on a des choses à dire. Si l'opportunité se présente, on y mettra le contenu... Mais rien n'est encore décidé et ce n'est pas une priorité. Internet est beaucoup plus intéressant pour moi que la télé. Propos recueillis par François Bensignor

MUSIQUES

L'OUVERTURE AFRICAINE DE JEAN-CLAUDE CASADESUS

Ouvert à toute expérience musicale enrichissante, JeanClaude Casadesus a voulu mettre l'Orchestre national de Lille, qu'il dirige depuis plus de vingt ans, au service de la musique africaine. Les chansons de Youssou N'Dour réarrangées pour grand orchestre symphonique donnaient le coup d'envoi des manifestations de L'Afrique en créations. H&M : Comment définiriezvous votre relation avec Youssou N'Dour ? Jean-Claude Casadesus : Je l'ai rencontré il y a une quinzaine d'années. C'est un musicien formidable, extrêmement sensible, organique, qui a le sens du rythme, qui se balade sur la section rythmique et qui a une très bonne oreille. Ses chansons sont l'émanation de

J.-C. C. : La musique classique demande une très grande rigueur. C'est aussi un style qu'il faut en permanence maîtriser. Pour bien interpréter Mozart, Beethoven, Ravel, Debussy, Stravinsky, il faut à chaque fois faire une analyse, chanter intérieurement tout ce qui va se produire sur scène, savoir ce que les musiciens vont faire, ce qu'ils attendent de vous... C'est un énorme travail, de grande rigueur et de grande patience. Mais de la musique, on dit aussi qu'elle est universelle, qu'elle traduit la vie. Or, je pense depuis très longtemps que si elle traduit la vie, il faut être à l'écoute de la vie. On ne peut pas être un pur esprit qui s'isole dans sa montagne. Certains le font. Moi je pense qu'il est plus important d'essayer de transmettre. On dit que l'art est élitiste. Oui, il l'est, mais il doit se partager, essayer de tirer ceux qui n'ont pas eu la chance d'y être associés vers cet élitisme. Il s'agit avant tout de penser à la qualité la plus haute que l'on est capable d'obtenir, de permettre aux gens qui vont prendre contact avec cette qualité de comprendre qu'on leur propose le meilleur de nousmêmes, du plus favorisé au plus démuni. Par des expériences, des actions : la musique dans le quotidien des gens, la musique dans des lieux prestigieux, mais avec toujours pour objectif de

servir l'idéal de l'art. Et je crois que les gens ne s'y trompent pas. Ils savent reconnaître les professionnels de grand niveau qui donneront leur coeur, la science de leur métier pour essayer d'alléger les difficultés du quotidien. Je crois que la beauté peut contribuer à sauver le monde. Mais la beauté ne se décrète pas, la créativité non plus : ça se cultive. Ce que j'ai souhaité, c'est montrer la proximité qui

existe entre la musique classique et certaines musiques de variété ou de jazz. Montrer qu'il y a plusieurs façons de les aborder, avec des styles différents, et que ce qu'elles proposent est toujours en prise directe avec une histoire qui raconte la joie, la tristesse, la colère, la nature, un lever ou un coucher de soleil, une poésie et surtout l'amour. Propos recueillis par François Bensignor

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PROGRAMME

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18 novembre, Linselles Soriba Kouyaté (Sénégal) 25 novembre, l'Aéronef à Lille Grand bal africain, ouverture du festival les Transculturelles : Saintrick et les Tchielly (Congo), Têtes brûlées (Cameroun), Nder et le Setsima Group (Sénégal) 1er décembre, l'Aéronef à Lille Nuit sud-africaine avec le groupe Lamontville, Madala Kunene, Noma Shizolo, Shiyani Ngcobo (Afrique du Sud) 9 décembre, le Gymnase à Roubaix Nuit capverdienne avec Maria Alice et Tito Paris (Cap-Vert) 9 et 10 décembre, le Grand Palais à Lille Journées musicales africaines avec les groupes de la métropole lilloise 23 décembre, l'Aéronef à Lille Soirée mandingue, festival Africolor Abdoulaye Diabaté, Moriba Koïta, Mali Dambé Foly, Issa Bagayogo, Mamou Sidibé (Mali)

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Renseignements : 03 20 31 87 44 Réservations : 0 803 808 803

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