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CHRETIEN DE TROYES : YVAIN OU LE CHEVALIER AU LION

Oratorio épique en 4 tableaux pour choeur, orchestre, trois solistes et récitant TABLEAU 1

1. Ouverture

Orchestre seul ­ Thème d'une fête médiévale

2. Récitant

Cette année-là, le bon roi Arthur et sa cour fêtaient la Pentecôte au château de Carduel. Quand ils furent repus de goûteuse mangeaille et grisés de breuvages capiteux, les chevaliers allèrent doucement là où les attendaient dames et pucelles : les uns racontaient des histoires, les autres parlaient d'amour. D'amour, d'angoisses et de douleurs. C'est qu'Amour n'est que fable aujourd'hui, Amour est moult abaissé, mais en ce temps-là, ceux qui faisaient profession d'aimer méritaient vraiment qu'on les appelât courtois. Ils ne sont plus, hélas, mais mieux vaut un courtois trépassé qu'un rustre bien vivant ! Il y avait là Dodinel, Sagrenor et Gauvain. Il y avait aussi messire Yvain, le plus tendre ami de monseigneur Gauvain, et avec eux Calogrenant, un chevalier vaillant qui commença son conte. Prêtez-lui vos coeurs et vos oreilles, car parole ouïe est perdue si elle n'est de coeur entendue !

3. Choeur

As oreilles vient la parole Aussi comme li vens qui vole Et qui or me vaurra entendre Cuer et oreilles me doit rendre Car ne veul pas servir de songe Ne de fable, ne de menchonge ! La parole arrive aux oreilles Tout comme le vent qui vole Celui qui voudra me comprendre Doit me prêter son coeur et ses oreilles Car je ne veux vous servir ni songes Ni fiction ni mensonges !

4. Récitant

Voilà bientôt six ans, je partis seul en quête d'aventures, armé de toutes mes armures ainsi que chevaliers doivent aller. Sur la terre de Brocéliande, je rencontrai un rustre grand et hideux à démesure. Il avait la tête plus grosse que roussin, front pelé et oreilles moussues, yeux de chouette et nez de chat, bouche fendue comme loup, barbe noire et moustache tordue, échine torse et bossue. Bien qu'il eût bien dix-sept pieds de haut, je m'enhardis à lui demander où je trouverais aventure ou merveille pour éprouver ma vaillance. Près d'ici, me dit-il, tu trouveras la fontaine qui bout et qui pourtant est plus froide que marbre. Si tu y prends de l'eau et la répands sur le perron, tu verras telle tempête que jamais chevalier n'en a réchappé !

Je trouvai la fontaine. Croyez-moi : elle bouillait comme eau chaude ! Le perron était fait d'une émeraude, et dessous brillaient quatre rubis plus flamboyants et plus vermeils que n'est au matin le soleil. Aussitôt que j'eus arrosé d'eau le bassin, un orage terrible éclata ; les nuages jetaient pêle-mêle neige, pluie et grêle, la foudre tombait partout alentour et les arbres se brisaient ! L'orage passa aussi vite qu'il était venu et il vint alors du ciel tant d'oiseaux qu'il n'était branche ni feuille qui n'en fût couverte... Jamais je n'avais entendu si belle joie, mais mon plaisir ne dura guère : un chevalier fonça sur moi plein de rage, faisant tant de bruit à lui seul qu'une troupe entière. Il me dépassait d'une tête et son cheval était plus fort que le mien. Je frappai si bien son écu que ma lance tomba en pièces ; de la sienne, il me frappa si rudement qu'il me fit voler par dessus la croupe de mon cheval et me jeta à terre. Il m'y laissa honteux et vaincu et s'en fut avec mon cheval...

5. Yvain (solo)

Vous estes mes cousins germains Si nous devons moult entr'amer Mais de che vous puis fol clamer Que vous le m'avés tant chelé Se je vous ay fol apelé Je vous pri qu'il ne vous en poist Car se je puis, et il me loist G'irai vostre honte vengier. Vous êtes mon cousin germain Nous devons donc bien nous aimer l'un l'autre Mais je peux vous traiter de fou De m'avoir caché cela si longtemps. Si je vous ai traité de fou, Je vous prie de ne pas m'en vouloir Car si je peux et si j'en ai le loisir, J'irai venger votre honte !

6. Récitant

Et il y eut bien quelques mal pensants pour moquer le chevalier Yvain de vouloir ainsi venger son compagnon, tant il est vrai qu'à la fin des festins, ceux qui veulent changer le monde ne manquent pas, et moins nobles que lui !

7. Choeur (avec orchestre)

Plus a paroles en plain pot De vin qu'en 1 muy de chervoise ; Après mengier, sans remüer, Veut chascun Saladin tüer Il y a plus de paroles en un plein pot De vin qu'en un tonneau de cervoise ; Après manger, sans se bouger, Chacun se flatte de tuer Saladin !

TABLEAU 2

1. Récitant et orchestre

Yvain n'était point homme à tuer Saladin en vaines paroles : il quitta la cour en secret, fit seller son cheval et partit aussitôt venger son cousin. Il chemina par monts et par vaux, par forêts longues et larges, par lieux étranges et sauvages, il chemina tant qu'il vit le sentier étroit plein de ronces et d'obscurité. Il trouva la fontaine, Sur le perron il versa l'eau bouillonnante. Aussitôt, il venta et il plut, Vinrent alors le beau temps et les oiseaux, Qui firent joie merveilleuse... Accourut alors, à grand bruit, le chevalier, plus ardent de colère que braise, et aussitôt qu'ils se virent, les deux hommes se jetèrent l'un sur l'autre comme ennemis mortels. Ils se donnèrent moult grands coups de leur lance raide et forte, et quand volèrent en l'air les tronçons de leur lance, ils s'attaquèrent à l'épée. Jamais deux chevaliers ne furent si acharnés à hâter leur mort, et c'est merveille qu'ait pu tant durer bataille si sauvage et si rude. À la fin, messire Yvain fracassa le heaume du chevalier et lui fendit le crâne jusqu'à mettre à nu la cervelle. L'autre se sentit blessé à mort. À bride abattue, il s'enfuit vers son château de Landuc. Yvain éperonna à son tour et le poursuivit, comme le gerfaut s'élance après la grue. À grande allure, ils arrivèrent à la porte. Ils se touchaient presque. Yvain s'accrocha à l'arçon de son ennemi, et comme un diable surgissant de l'enfer, la porte s'abattit derrière lui, coupant en deux selle et cheval. Dieu merci, elle ne toucha pas Monseigneur Yvain, mais lui trancha les éperons au ras des talons, et il se trouva pris, enfermé en cette salle, angoissé et éperdu. S'ouvrit alors dans la muraille une porte étroite et en sortit une demoiselle, moult avenante et belle...

2. Lunette (solo)

Je crien que mal soiés venus Si vous estes chaiens veüs Vous y serés tous depechiés Que me sire est a mort plaiés Et bien sai que vous l'avés mort Ma dame en maine un duel si fort Mais se vous croire me volés Ja n'i serés pris n'afolés Chil qui l'anel en son doit a Nuz hom veoir ne le porra. . Je crains que vous ne soyez malvenu Si vous êtes vu ici Vous y serez tout mis en pièces Car mon sire est blessé à mort Et je sais bien que vous l'avez tué Ma dame en montre un bien grand chagrin Mais si vous voulez me faire confiance, Vous ne serez pris ni blessé Celui qui porte l'anneau au doigt Nul homme ne pourra le voir

3. Récitant

Et la gentille Lunette prêta à Yvain l'anneau qui rendait invisible, en merci du bon accueil qu'il lui avait fait un jour à la cour du roi quand nul chevalier ne daignait lui adresser la parole.

Cependant, les gens du château couraient en tous sens pour venger leur seigneur, que l'on avait mis déjà en son cercueil. Ils menaient grand fracas, frappant partout à grands coups de bâton, tandis que se lamentait la dame de Landuc ; et c'était malheur de voir cette femme, parmi les plus belles qu'il y eût sur terre : elle criait et se roulait par terre de chagrin, elle s'arrachait les cheveux, et les vêtements, et nul ne la pouvait consoler...

4. Choeur et orchestre d'une part, Landine en solo d'autre part, en alternance sur le ton de la colère.

Choeur Amis, che que puest estre Que chayens n'a huis ne fenestre Par eut riens nule s'en alast, Se che n'iert oysiaus qui volast ! Laudine Dix ! Sera il trouvé chaiens L'omechide, le traïtour, Qui m'a ochis mon boin seignour ? Boin ? Voire, le meillor des boins ! Choeur Allons cherchier par mi ches jangles Encor est il chaiens, je cuit Ou nous sommes decheü tuit Ou tolu le nous ont malfé ! Laudine Ha ! fantosme, couarde chose Chose vaine, chose faillie Que ne t'ai jë en ma baillie ! Que ne te puis ore tenir ! Amis, comment est-ce possible Car il n'y a ici ni porte ni fenêtre Rien par où quelqu'un pourrait s'en aller Si ce n'est un oiseau qui s'envolerait ! Dieu ! Le trouvera-t-on ici Le meurtrier, le traître Qui m'a tué mon bon seigneur. Bon ? Voire, le meilleur des bons. Allons chercher dans tous les coins, Il est encore ici, c'est sûr, Ou nous sommes tous leurrés Ou les diables nous l'ont enlevé ! Ha ! Fantôme, lâche créature, Vaine créature, fausse créature Que ne t'ai-je en mon pouvoir, Que ne puis-je te tenir maintenant !

5. Récitant

Et quand tant ils eurent cherché et triboulé, à la fin ils se lassèrent et s'en furent enterrer leur seigneur. Lunette la chambrière revint auprès de messire Yvain, et ensemble ils rirent de la peur qu'ils avaient eue. Alors, la demoiselle plaça Yvain à une petite fenêtre, d'où il put voir la belle dame de Landuc, qui toujours pleurait son mari bien-aimé.

6. Laudine (solo)

De vostre, honneur, biau sire chiers Ne fu onques nus chevaliers Ne de la vostre courtoisie Largueche estoit la vostre amie

Et Hardemens vostre compains En la compagnie des sains Soit la vostrë ame, biaus sire Et que de vous ait Dix maerchi. Cher beau seigneur, de votre honneur Ne fut jamais nul chevalier

Ni de votre courtoisie Largesse était votre amie Et Courage votre compagnon Que votre âme, beau sire Soit en la compagnie des saints Et que Dieu ait pitié de vous.

7. Récitant

Et Laudine, la dame de Landuc, demeurait seule, se tordant les poings, se battant les paumes. Et messire Yvain restait à sa fenêtre à la regarder. Il enrageait de la voir arracher ses cheveux plus brillants que l'or, il s'affligeait de trouver pleins de larmes les yeux les plus beaux de la terre, et sa gorge se serrait de la voir lacérer sa poitrine, plus blanche et lisse que ne sont la glace et le cristal. Et plus il la regardait, et plus il l'aimait

8. Lunette et Laudine (duo ­ dit ou chanté)

Lunette Dame, quidiés vous recouvrer Vostre Seigneur pour faire duel ? Laudine Nenil, ma mie, mais mien veul Seroie je morte d'annui Lunette Pourquoi ? Laudine Pour aller aprés lui Lunette Aprés li ? Dix vous en deffende Et aussi boin seigneur vous rende ! Laudine Fui, garce fole et anuiouse ! Ne dire jamez telle oyseuse ! Dame, pensez-vous retrouver Votre seigneur en vous meurtrissant ainsi ? Nenni, ma mie, mais s'il ne tenait qu'à moi, Je serais morte de chagrin. Pourquoi ? Pour le rejoindre Le rejoindre ? Dieu vous en garde Et vous rende un seigneur aussi bon ! Va t'en, garce folle et importune, Ne dis plus jamais de telles bêtises !

9. Récitant

Mais inlassablement, la demoiselle poursuivit son oeuvre. Qui défendrait la terre de Landuc et la fontaine quand y viendraient la cour du roi Arthur et sa nuée d'arrogants chevaliers ? Et puis, sa dame pouvait-elle haïr le meurtrier de son mari ? De deux chevaliers armés en combat juste et singulier, pourquoi le moins vaillant serait-il le vainqueur ? Au fait, ce chevalier, quel genre d'homme était-il, et de quelle famille ? Ah, certes, messire Yvain n'avait rien d'un vilain : c'était le fils du roi Urien. Le plus gentil, le plus franc, le plus bel homme qui fut jamais dans le lignage d'Abel ? Cela, il faudrait en juger ! Et quand pourrions-nous l'avoir ici ? Dans cinq jours ? Voilà qui est trop long : qu'il vienne ce soir, ou au plus tard demain !

10. Choeur

Et par li meïsmes s'allume Ausint com la buche ui fume Tant que la flame s'i est mise Que nulz ne la soufle n'atise. Et elle s'enflamme par elle-même Comme la bûche qui fume Jusqu'à ce que la flamme s'y mette Sans que nul ne souffle sur elle ni ne l'attise.

11. Laudine et Yvain (duo ­ dit ou chanté)

Yvain Dame, ja voir ne crïeras Merci, ainz vous mercïerais De quanque vous me vouroiz fere Que riens ne me pouroit desplere. Laudine Non sire ? Et ce je vous ocy ? Yvain Dame, la vostre grand merci Noble dame, la force vient De mon cuer, qui a vous se tient ; En cest vouloir m'a mon cuer mis. Laudine Et qui le cuer, biaus dous amis ? Yvain Dame, mi oil Laudine Et les oilz qui ? Dame jamais en vérité, je n'implorerai Votre pardon, mais vous remercierai De tout ce que vous voudrez faire Car rien ne pourrait me déplaire. Non, sire ? Et si je vous occis ? Dame, grand merci à vous, Noble dame,, la force vient De mon coeur qui s'attache à vous ; En cette volonté mon coeur m'a mis. Et qui y a mis votre coeur, beau et doux ami ? Dame, mes yeux Et qui y a mis vos yeux ?

Yvain La grant biautés quë en vous vi Laudine Et la biautez, qu'i a forfayt ? Yvain Dame, tant quë amer me fait En tel que tout a vous m'otroy ; En tel que plus vous aim que moy.

La grande beauté que je vis en vous Et la beauté, quel forfait a-t-elle commis ? Dame, elle me fait tant aimer, De telle sorte que je me donne tout à vous, De telle sorte que je vous aime plus que moi.

12. Récitant

Le jour même, la dame de Landuc se donna à monseigneur Yvain par la main de soin chapelain. Le mort était tôt oublié : sa femme et celui qui l'avait occis partageaient le même lit... Et le roi Arthur, qui vint bientôt, en eut grande joie et Gauvain joie cent fois plus grande encore, lui qui aimait Yvain plus qu'aucun chevalier. La fête fut belle et ce fut grand honneur pour Yvain de recevoir ainsi son roi. Il y avait là plus de soixante femmes, belles et raffinées, nobles et habiles, vertueuses et sages, et c'était grand plaisir pour les hommes de leur parler, de les voir et baiser. Et entre toutes, le chevalier Gauvain distingua Lunette, l'aimable brunette. Il se promit à elle et elle à lui.

13. Orchestre 14. Récitant

Une semaine entière passa, et tant resta le roi qu'il ordonna le départ. Yvain avait grande joie d'amour, mais aussi grande tristesse de voir partir ses compagnons, et ceux-ci le pressaient de les suivre en leurs tournois. « Honte à celui que le mariage enchaîne ! disaient-ils en se moquant. Rompez le frein et le licol, seigneur Yvain, venez courir les tournois avec nous ! » Tant firent les compagnons qu'ils persuadèrent Yvain, et le chevalier supplia sa dame. Laudine en eut grand chagrin, mais ne voulut point que l'on traitât de lâche son aimé. Elle accepta de le voir partit, mais lui fit jurer de rentrer dans l'année, ou son amour se changerait en haine. Elle lui donna son anneau en souvenir d'elle et jamais chevalier, partant sur son palefroi, ne reçut tant de baisers.

15. Laudine (solo)

Que le Dix de mort vous deffent, Et nul ensoines vous atent Tant com vous souvenra de moi. Mais or metés en vostre doi Chest mien anel que je vous prest. Prison de tient ne sanc ne pert Que Dieu vous préserve de la mort, Et qu'aucun danger ne vous menace Tant que vous vous souviendrez de moi. Mais mettez donc à votre doigt Cet anneau qui m'appartient et que je vous prête. Nul amant sincère et loyal

Nus amans verais ne loiaus, Në avenir ne li puet maus, Mais que le port et cher le tiegne Et de s'amie li souviengne.

Ne peut être fait prisonnier ni perdre de sang, Et il ne peut lui advenir aucun mal, Pourvu qu'il le porte et qu'il le chérisse Et qu'il se souvienne de son amie.

TABLEAU 3

1. Récitant

Yvain courut les tournois avec le roi et son bel ami Gauvain et y connut grands honneurs. Une année passa et une partie de la suivante, et quand il comprit qu'il avait violé sa promesse, il eut honte et pleura. Une demoiselle vint alors sur un palefroi noir à balzanes ; de la part de dame Laudine, elle salua tous les chevaliers, tous sauf Yvain, le déloyal, le fourbe. Elle fit grand reproche au menteur qui s'était moqué de sa maîtresse, à l'oublieux qui avait causé son malheur. Elle lui interdit de jamais revenir auprès d'elle et lui reprit l'anneau. Yvain voulut fuir en un pays où il serait aussi perdu qu'au fond de l'enfer. Il se trouva très loin, et un tourbillon de folie lui montait dans la tête. Il courait nu dans la forêt, mangeait toutes crues les bêtes qu'il tuait. Le pain mêlé de paille d'un ermite lui sembla un mets délicieux, et l'eau froide de son pot meilleure que le vin. Les semaines passèrent ainsi, jusqu'au jour où une dame et ses demoiselles le trouvèrent endormi dans la forêt. Elles emmenèrent Yvain en leur château, mais le méchant comte Alier les y vint attaquer. Monseigneur Yvain prit les armes, lui qui était resté si longtemps en repos, et il heurta l'écu du chevalier avec une telle force qu'il abattit ensemble l'homme et le cheval, et sous l'oeil de la dame, il fit demander grâce à ses ennemis, comme le faucon fait avec les sarcelles.

2. Choeur

Ahi, com vaillant sodoier ! Com fait ses anemis ploier ! Com roidement il les requiert ! Tout autresi entr'eus se fiert Com li lions entre les dains Quant l'angousse et cache li faims. Et veés comment il le fait De l'espee, quant il la trait ! Ahi, com feust de Durendart Rollant de Turs plus grant essart En Rainchevax et en Espaigne Së il l'eust en sa compagne ?. Ah ! Quel valeureux soldat ! Comme il fait plier ses ennemis ! Comme il les attaque rudement ! Il se précipite au milieu d'eux Tout comme le lion parmi les daims Quand la faim l'étreint et le presse. Voyez comme il se bat Avec son épée quand il la tire ! Ah, comme avec Durandal, Roland eût fait Plus grand massacre de Turcs A Ronceveaux et en Espagne S'il l'avait eu en sa compagnie.

3. Récitant

La dame aimait Yvain, mais il reprit son chemin sans qu'aucune prière y servit de rien. Il était dans une forêt quand il entendit au milieu de la feuillée un cri de douleur perçant : c'était un lion, et un serpent qui le tenait par la queue et le brûlait d'une flamme ardente. Yvain secourut le lion contre le serpent, qui est être malfaisant et cruel. Il s'avança protégé de son écu, car le monstre maléfique crachait le feu par la gueule, et le trancha de son épée. Quand il eut délivré le lion, la bête vint se coucher à ses pieds, les pattes jointes en signe d'humilité. Et à dater de ce jour, le lion eut sa place à côté de lui pour le servir et protéger, et toujours on appela monseigneur Yvain le chevalier au lion. Le hasard les mena à la fontaine sous le pin, près de la chapelle, et là, peu s'en fallut que monseigneur Yvain ne perdît la raison de nouveau. Mille fois, il se disait malheureux et misérable, se maudissant d'avoir laissé passer le terme promis à sa dame.

4. Yvain (solo)

Que fait donc que point il ne se tue, Ci las qui joie s'est tolue ? Que fais je, las, qui ne m'ochi ? Comment puis je demeurer chi ! Que fait ame en si dolens cors ? Sele s'en iert issue hors, Ne seroit pas en tel martire. Et mout blasmer et mout despire Me doi, voir, molt, et si je fas Qui pert la joie et le soulas Par son meffait et par son tort Mout se doit bien haïr de mort Qu'attend-il donc pour se tuer, Ce misérable qui s'est ravi toute joie ? Que fais-je, hélas, que je ne me tue ? Comment puis-je demeurer ici ! Que fait mon âme en un corps si douloureux ? Si elle l'avait quitté, Elle ne souffrirait pas un tel martyre. Je dois bien me blâmer et bien me mépriser, Voire infiniment, et c'est ce que je fais. Celui qui perd joie et plaisir Par sa faute et par son tort Il se doit à lui-même une haine mortelle.

5. Récitant

Et pendant qu'il se lamentait de la sorte, une malheureuse prisonnière l'entendait, enfermée dans la chapelle

6. Lunette et Yvain (duo ­ dit ou chanté)

Lunette Je suis une poise chaitive La plus dolente riens qui vive. Yvain Tes deux est joie, tes maux biens Envers le mien dont ge languis. Lunette Las ! Demain serai chaiens prinse Et livree a mortel juïse Se je ne truis qui m'en deffende Que demain on ne m'arde ou pende. Mais je ne sai encor par qui Il ne sont el monde que dui Qui osassent, pour moi deffendre Bataille a iii chevaliers prendre. Yvain Je suis une prisonnière affligée L'être le plus misérable qui soit en vie Ta douleur est une joie, ton mal est un bien Auprès de ceux que je souffre. Hélas ! Demain, ici je serai saisie Et livrée au dernier supplice. Si je ne trouve personne qui empêche Que demain on me brûle ou on me pende. Mais je ne sais pas encore par qui Ils ne sont au monde que deux Qui oseraient pour me défendre Livrer bataille à trois chevaliers.

Et qui sont chil qui tant vous ayment Dont li uns tant hardis seroit Qu'a trois armés se combatroit Pour vous sauver et garandir ? Lunette Li uns est Mesire Gavains Et li autres Mesire Yvains Pour cui demain serai è tort Livrée a martire et a mort.

Et qui sont ceux qui vous aiment tant Que chacun, à lui seul, serait assez hardi Pour se battre contre trois hommes en armes Afin de vous sauver et protéger ? L'un est monseigneur Gauvain Et l'autre monseigneur Yvain A cause de qui demain je serai à tort Livrée au supplice et à la mort.

7. Récitant

Et la pauvre Lunette conta à Yvain comment on l'avait accusée de trahison, car elle avait conseillé pour époux à sa maîtresse un chevalier qui l'avait trompée, qui n'avait pas respecté sa promesse de lui revenir avant qu'il fût un an. Dans son désarroi, elle avait répondu qu'elle se ferait défendre par un chevalier contre trois, mais nulle part elle n'avait trouvé un preux qui acceptât ce défi. Elle mourrait donc le lendemain, et de mort outrageante, à cause de la haine du mépris que l'on portait à Yvain, l'indigne chevalier.

8. Yvain (solo)

Lunette ja Dix ne plache Que l'en pour moi nul mal vous fache ! Ja, que je vive, n'i morrés ! Demain attendre me porrés Aparaillés de ma puissanche Por querre vostre delivranche. Lunette, à Dieu ne plaise Que l'on vous fasse le moindre mal à cause de moi ! Tant que je vivrai, vous ne pourrez ! Vous pourrez compter sur moi demain Je serai prêt, de toute ma force, Pour gagner votre délivrance.

9. Récitant

Le lendemain, on avait dressé le bûcher et Lunette était attachée devant le feu où on allait la jeter. À genoux, dépouillée de tout sauf de sa chemise, elle avait fait confession à Dieu et demandé le pardon de ses péchés. Quand Yvain vint devant la foule, nul ne reconnut en son armure ce chevalier au lion. Mais lui vit Laudine sa dame, qui avec les autres se lamentait du supplice de Lunette, car toutes l'aimaient. Il la vit avec grand plaisir mais retint ses soupirs, de peur qu'on le reconnaisse. Le chevalier s'avança et demanda justice au sénéchal et à ses frères, mais ils ne voulurent rien entendre.

10. Yvain et petit choeur d'hommes.

Choeur d'hommes

Fame, chose de mentir large, Mout est faux qui pour toi en charge Pour ta parole si gras fais. Moult li chevalier malvais Qui venus est morir pour toi Qu'il est seuz et nous sommes troi. Yvain Ne m'en fuirai pour tes manaches ; Mais je te conseil que tu faches Le damoisele clamer quite Que tu as grant tort sourdite. Elle le dit et je l'en croi, Su'el m'an a plevie sa foi.

Femme, créature généreuse en mensonge, Il est bien fou, celui qui se charge Pour ta parole d'un si lourd fardeau. Il est bien malheureux le chevalier Qui est venu mourir pour toi Car il est seul et nous sommes trois Je ne m'enfuirai pas devant tes menaces Je te conseille plutôt d'abandonner Toute accusation contre la demoiselle Que tu as calomniée injustement. Elle l'affirme et je la crois Car elle m'a engagé sa foi là-dessus.

11. Récitant et orchestre

Les trois hommes alors fondirent sur lui la lance haute, mais Yvain alors jeta ses dernières forces dans le combat et fit si bien qu'il les tua. Demoiselle Lunette eut grande joie d'être ainsi libérée et les trois méchants furent brûlés à sa place sur le bûcher. Dame Laudine ne reconnut pas en son armure le preux chevalier qui tant l'aimait. Elle voulut qu'il restât, avec le lion, jusqu'à ce qu'il fût guéri, mais il refusa.

12. Laudine et Yvain (duo ­ dit ou chanté)

Yvain Dame, ne remaigne en chest point, Tant que ma dame ne pardoinst Son mautalent et son courous Lors finira mes travax tout Laudine La dame qui mal cuer vous porte Ne deüst pas veer sa porte A chevalier de vostre pris Se trop n'eüst fers li mespris Or alés dont a Dieu, biau sire ; Que vostre pesanche et vostre ire S'il li plaist, vous atourt a joie Et maintenant, Dieu vous en oie. Yvain (à part) Dame, je ne m'arrêterai pas en cet endroit Tant que ma dame n'aura pas renoncé À son dépit et à sa colère contre moi C'est alors que mon tourment prendra vraiment fin. La dame qui a contre vous de la rancoeur Ne devrait pas interdire sa porte A un chevalier de votre valeur A moins qu'il n'eût commis fautre trop grave envers elle. Eh bien, partez donc, beau sire, Dieu vous garde Que votre chagrin et votre détresse, S'il lui plaît, soient transformés en joie Et que maintenant, Dieu vous entende.

A quel cuer fran, li doux, li souef Dame, vous emportez la clef La serrure et l'escrin avés Ou ma joie est, sil ne savés.

Ah, quel coeur franc, doux et suave ! Dame, vous emportez la clef, Vous avez la serrure et l'écrin Où est enfermée ma joie, et vous ne le savez pas.

TABLEAU 4

1. Récitant

Yvain s'en alla. Il était fort blessé, mais aussi son lion, pour qui il fit en son bouclier une couche de mousse et de fougère qu'il porta ainsi. Et il arriva au manoir de la Noire Épine, où on lui donna l'hospitalité avec grande joie. On le coucha dans une chambre bien tranquille et les filles du seigneur de l'endroit s'occupèrent à le guérir. Mais il arriva que le sire de la Noire Épine eut une querelle avec la mort, et la mort l'attaqua si rudement qu'il lui fallut mourir. Ses deux filles alors se disputèrent son bien, car l'aînée voulait pour elle toute la terre. Elles se mirent toutes deux en quête d'un champion.

2. (sur écran)

L'aînée des filles arriva la première à la cour du roi Arthur, qui faisait fête avec ses plus nobles chevaliers. La première, elle plaida sa cause auprès de monseigneur Gauvain, fit si bien qu'il prit les armes pour lui, et quand la cadette à son tour arriva, nul autre ne voulut pour la défendre affronter si valeureux chevalier. Le roi cependant lui laissa quarante jours pour se trouver un champion. La jeune fille avait entendu vanter les hauts-faits du chevalier au lion. Elle partit à sa recherche, pour le supplier de prendre les armes pour elle. Elle chevaucha tout le jour, puis la nuit tomba qui l'enveloppa. Elle arriva aux murs blancs d'un petit château rond, où elle trouva gîte et couvert.

2. bis Récitant

« Je cherche quelqu'un que je n'ai jamais vu, et qui a un lion avec lui », dit-elle lorsque l'aube se mit à poindre. On savait le chemin qu'avait pris le chevalier et elle repartit au galop, jusqu'à ce qu'elle aperçût celui qui voyageait en compagnie du lion. Elle eut le coeur plein d'allégresse, oublia fatigues et douleurs. Au chevalier, elle conta l'injustice qu'on lui faisait. Yvain fut touché par sa détresse, car c'était un coeur généreux, et il se mit à son service.

3. Yvain (solo)

Ne je ne reposerai mie ; Ains vous sieurrai, ma douche amie Que je tout mon pooir n'en faiche Or me doinst Dix et cuer et grace Que puisse par boine aventure Desraisnier vostre droiture. Je ne me reposerai pas un instant Je vous suivrai, ma douce amie Je ferai tout mon possible Que Dieu l'accorde le courage et la grâce Et que je puisse par bonne fortune Défendre votre bon droit.

4. Récitant

Monseigneur Yvain et la fille du seigneur de Noire Épine firent route jusqu'au château de la Pire Aventure, et comme le jour était à son déclin, ils demandèrent à y passer la nuit. Mais ils n'étaient pas les bienvenus, car tous ceux qui les voyaient venir leur criaient de passer son chemin !

5. Choeur

Mal veigniés, sire, mal vegniez ! Chest hostel vous est enseigniez Pour mal et pour honte endurer Che porroit unz albés jurer. Hu ! Hu ! Maleüreus, ou vas ? S'onques en ta vie trouvas Qui te feïst honte ne lait, La ou tu vas t'en iert plus fait. Malvenu, seigneur, vous êtes le malvenu ! Ce logis vous a été indiqué Pour vous faire subir le malheur et la honte Cela, le plus innocent des hommes pourrait le jurer. Hou ! hou ! Malheureux, où vas-tu ? Si jamais dans ta vie tu rencontras Quelqu'un qui t'infligea honte ou injure, Là où tu vas, on t'en infligera davantage.

6. Récitant

Yvain voulut entrer cependant, et la porte se ferma derrière eux. Là, dans un enclos, il vit trois cents jeunes filles qui tissaient avec des fils d'or et de soie. Elles avaient le cou maigre et le visage pâle, à cause de la faim et de la misère ; leurs seins et leurs coudes paraissaient à travers leurs tuniques déchirées. En le voyant, elles baissèrent la tête et se mirent à pleurer. Le roi de l'Ile des Pucelles les avait données en esclavage à deux fils du diable, nés d'une femme et d'un lutin, et chaque année trente jeunes filles nouvelles les rejoignaient. La plainte des demoiselles montait de l'enclos, elles pleuraient leur pauvreté et leur nudité, leur soif et leur faim, leur malheur de prisonnières condamnées à tisser éternellement une soie que d'autres qu'elles porteraient...

7. Choeur de femmes

Ne ja ne serons mix vestues Tous jours serons povres et nues, Et tous jours fain et soif arons, Ja tant gaaignier ne sarons. Car jammais de chaiens n'istrons Tous jours mais de soie ouverrons Mais que vous yroie contant ? De mal et de honte avons tant Jamais nous se serons mieux vêtues Toujours nous serons pauvres et nues, Et toujours nous aurons faim et soif Nous ne pourrons jamais gagner assez. Car jamais plus nous ne sortirons d'ici A tout jamais, nous tisserons la soie Mais pourquoi vous faire un long récit ? Nous subissons tant de hontes et d'humiliations.

8. Récitant

Le matin, quand Dieu eut allumé par le monde son luminaire, arrivèrent les deux fils du lutin, armés de bâtons fourchus. Aussitôt ils attaquèrent Yvain à grands coups de leur massue, lui fracassant bouclier et lui laissant le heaume tout bosselé. Le lion accourut cependant, et il trouva son maître épuisé et tout couvert de sueur. Il saisit l'un des monstres, le traîna comme il aurait fait d'une bûche et lui arracha l'épaule du tronc ; l'autre vilain accourut pour l'aider, mais dès qu'il eut tourné le dos, Yvain lui trancha d'un coup la tête au ras du torse.

Le seigneur du lieu embrassa Yvain et voulut lui donner sa fille, mais lui refusa avec toute la grâce possible, et il ne demanda que la délivrance des prisonnières. C'était là justice et toutes ensemble, elles quittèrent le château et s'en allèrent deux par deux devant lui en lui souhaitant joie et santé. Arriva la dernière heure du quarantième jour, et le roi Arthur allait rendre sa justice quand il vit le chevalier au lion, et la jeune fille à ses côtés. Les champions s'avancèrent pour faire justice, noble Gauvain et monseigneur Yvain, qui s'aimaient de l'amour le plus tendre et ne se reconnurent pas, tout couverts qu'ils étaient de leur cuirasse.

9. Choeur

Li ennemi sont cil meïsme Qui s'entr'aiment d'amour saintime, Qu'amours qui n'est fause ne fainte Est preciêuse chose et sainte Si est Amours avugle toute Et Haïne ne revoit goute ; Qu'Amours deffendre li deüst Si ele les requeneüst N'aime pas qui la mort desire, Coument ? Velt dont Yvains occirre Monseigneur Gavain son ami ? Oïl, et il lui autresi. Les ennemis sont ceux-là mêmes Qui s'aiment de l'amour le plus saint Car l'amour qui n'est ni faux ni feint Est chose précieuse et sainte. Amour est donc complètement aveugle Et Haine n'y voit goutte ; Car Amour aurait dû défendre cela S'il les avait reconnus. Il n'aime pas, celui qui désire la mort. Comment, Yvain veut donc tuer Monseigneur Gauvain son ami ? Oui, et l'autre veut faire de même.

10. Récitant et orchestre

Les chevaliers levèrent leurs armes, se frappant de grands coups et sur le nez et sur le cou, et sur le front et sur les joues. Ils avaient les poings puissants, les muscles forts, les os durs, et il n'était nulle partie de leur corps qui ne fût ensanglantée. De leur tête, on ne voyait que les yeux qui étincelaient. Ils se battirent avec une telle ardeur que les hauberts furent déchirés, les écus fracassés, qu'il n'était pierre précieuse sertie en leurs heaumes qui ne fût brisée. Ils se battirent si longtemps que le jour devint nuit, et il n'était nul des deux qui n'eût le corps épuisé, les bras douloureux, le sang coulant en flots vermeils. Messire Yvain parla le premier, et son ami ne le reconnut pas, tant il avait la voix faible et cassée. « Seigneur, dit-il, nous ne méritons nul reproche si la nuit nous sépare, et quant à moi, je vous crains et estime beaucoup, car jamais de ma vie je n'ai mené bataille qui me fît tant souffrir ». Et monseigneur Gauvain se dit plus étourdi et meurtri encore, et devant chevalier si vaillant, il ne cacha pas plus longtemps son nom : « Je m'appelle Gauvain, dit-il, fils du roi Lot ». Et aussitôt qu'Yvain entendit ce nom, il resta stupéfait, pris de colère et de chagrin, et jeta à terre son épée couverte de sang et son écu brisé. « Je suis Yvain, dit-il, qui vous aime plus que tout homme au monde ! » Et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassèrent, chacun se proclamant vaincu par l'autre. Et le roi Arthur, émerveillé de telle vaillance, rendit bonne justice aux filles du seigneur de Noire Épine.

11. Récitant Yvain et son lion marchèrent ensemble longtemps encore, jusqu'au jour où de nouveau ils virent la fontaine. Son perron était fait d'une émeraude, et dessous brillaient quatre rubis plus flamboyants et plus vermeils que n'est au matin le soleil. Ils y firent pleuvoir, et l'orage fut si terrible que nul, ni conteur ni musicien, n'en pourrait raconter le dixième, car il semblait que la forêt entière allait s'effondrer dans le gouffre de l'enfer. En son château, dame Laudine eut si peur qu'elle maudit ses ancêtres d'avoir fondé leur donjon en un aussi terrible endroit, et elle se lamenta de n'avoir nul chevalier pour défendre sa fontaine. Elle se prit à regretter le chevalier au lion, celui-là même qui avait seul vaincu trois chevaliers, mais, hélas, il n'y fallait pas compter tant qu'il serait en douleur et chagrin. L'habile Lunette jura de retrouver le chevalier au lion si dame Laudine faisait aussi serment de tout faire pour lui rendre l'amour de sa dame...

12. Lunette et Laudine (duo)

Lunette Pour le chevalier au leon Juerrés vous boine entencion Vous penerés tant qu'il savra Que l'amor de sa dame ara ? Laudine Ainsi je t'otri que n'en faiche L'amor li rendrai et la grace Quë il seit a sa dame avoir Si j'en ai forche ne pooir Pour le chevalier au lion Jurez-vous avec la meilleur intention du monde Vous consacrez tous vos efforts jusqu'à ce qu'il sache Qu'il a recouvré l'amour de sa dame ? Je te jure de faire comme tu as dit Je lui ferai rendre l'amour et les bonnes grâces Dont il jouissait jadis auprès de sa dame Si j'en ai force et pouvoir.

13. Récitant

Et Lunette s'encourut à la recherche d'Yvain, et à la vérité elle n'espérait pas le trouver si près. Elle était tout heureuse de son tour, plus heureuse qu'elle n'avait été depuis l'heure de sa naissance, et le chevalier lui baisa les yeux, et puis le visage.

14. Yvain et Lunette (duo)

S'ele parjurer ne se veut Ainsi sera comme ele seut Iert vostre dame et vous le sire Pour vérité le vous os dire. Certes, ma chiere et dolze amie Ce ge ne vos porroie mie Guerredoner en nule guise Par assez d' honor et service Si elle ne veut se parjurer Elle sera telle qu'elle fut Hier votre femme et vous son mari J'ose le dire en toute vérité. Assurément, ma chère et douce amie, Voilà quelque chose dont je ne saurais jamais Vous récompenser en aucune façon Par assez d'honneur et de service.

15. Récitant

Dame Laudine fut fort réjouie quand elle apprit que la jeune fille était si promptement revenue, et avec elle le lion et le chevalier, qu'elle ne reconnaissait point encore. Monseigneur Yvain se laissa tomber à ses pieds, tout couvert de son armure, et Lunette était à ses côtés, qui rappela sa promesse à la dame.

16. Yvain, Laudine, Lunette (trio)

Lunette Dame, par Diex, relevés l'en Et metés paine et forche et sens A le pais faire et au pardon Que nus ne li puet se vous non. Laudine Sire, drechiez vous, de mes soins Votre volenté faire et vos boins Vorroie mout que je puïsse Se ne fust voirs, ja nel deïsse Lunette Ne convient autre raison dire Dame, pardonnés li vostre ire, Quë il n'a dame autre que vous Ch'est Mesire Yvains, vostre espous. Laudine Ah m'as-tu mout a gré servie Mix vausisse toute ma vie Vens et orages endurer Et n'avoir point a parjurer. Yvain A vous dame mille merchis ! Que, si m'aït Sais Esperis, N'a homme sous le chiel mortel Pour femme feïst plus grant duel. Dame, par Dieu, relevez-le Et consacrez votre peine, votre force et votre sagesse À lui procurer la réconciliation et le pardon, Car personne d'autre ne le peut que vous. Sire, redressez-vous, de mes soins Je veux faire votre volonté et vos désirs Autant qu'il sera en mon pouvoir, Si ce n'était vrai, je ne le dirais pas Il n'est plus besoin de parler davantage, Dame, pardonnez-lui et oubliez votre colère, Car il n'est d'autre dame que vous, Voici messire Yvain, votre époux. Ah, tu m'as rendu là un beau service J'aimerais mieux toute ma vie Endurer vents et orages Et ne pas avoir à me parjurer. Dame, à vous mille mercis ! Car, puisse le Saint-Esprit m'aider Il n'est pas un homme sous le ciel mortel Qui ait plus souffert pour une femme.

Final

Or a Mesire Yvains sa pais. Saichiés de voir que onques mais Ne fu de riens nule si liés Comment qu'il ait esté yriés. Mout en est a boin chief venus, Qu'il est amés et chiers tenus De sa dame et de luy, Ne lui souvient de nul anuy. Crestien son dict fine issi Onques plus dire n'en oï Ne ja plus s'en orés conter S'on n'i velt mençogne ajoster. Maintenant, messire Yvain a obtenu son pardon, Soyez en sûrs, il ne fut jamais Aussi heureux de quoi que ce soit, Quelque grand qu'ait été son chagrin. Il est arrivé à une très bonne conclusion, Car il est aimé et chéri De sa dame, et elle de lui, Et il ne se souvient plus d'aucun tourment. Chrétien finit ici son poème Je n'en ai jamais entendu raconter davantage Et vous non plus n'en entendrez conter plus À moins qu'on ne veuille y ajouter un mensonge.

© Marc Ronvaux

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CHRETIEN DE TROYES : YVAIN OU LE CHEVALIER AU LION

19 pages

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